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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 14:07

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Le Poète de l'amour et de la révolte

 

Chanteur et poète, Jean Ferrat, qui s'est éteint samedi 13 mars 2010 à l'hôpital d'Aubenas en Ardèche, laisse derrière lui l'image d'un ermite, écologiste avant l'heure, engagé contre l'asservissement et la censure.

"Il n'y a pas de sujet tabou, on peut tout dire dans une chanson." Lui ne s’en est jamais privé. Ses colères, ses convictions, il les a dites haut et fort. Ses ravissements aussi. Pour les beaux Yeux d’Elsa et des femmes en général, décrétées "avenir de l’homme" dans un de ses refrains les plus populaires des années 1970. Ou bien encore pour cette Montagne, si "belle" et dans le berceau de laquelle il a choisi de s’éteindre hier: Jean Ferrat, avait 79 ans et laisse derrière lui, entre autres, l’image d’un chanteur ermite, écolo avant l’heure.

L’empreinte également d’un artiste invariablement engagé, vent debout contre toute forme d’asservissement. Contre toute forme de censure aussi, dont il fut longtemps victime (à la télévision, à la radio dans la France amidonnée du général de Gaulle). Et contre toute forme l’embrigadement. Car tout sympathisant communiste qu’il fût, jamais Ferrat n’eut sa carte du Parti.

Son inclinaison pour le parti de Thorez et Duclos remontait à peu près à la guerre. "Durant l’Occupation, j’avais été protégé et hébergé par des communistes, des hommes admirables", ne manquait-il jamais de rappeler. Et a fortiori, parce que son père, un joaillier de Versailles, n’eut pas cette chance-là: en 1941, Mnasha Tenenbaum, d’origine russe, avait été raflé puis déporté, laissant le petit Jean à sa douleur, à sa solitude et à la découverte brutale d’origines familiales qu’on lui avait cachées jusque- là.

Il nourrit dès lors un puissant sentiment de révolte qui ne le lâchera plus jamais. Sa mère, fleuriste, se charge alors seule de l’éducation du gamin. Des nuits sans sommeil

 

En 1946, il a 16 ans et il lui faut quitter l’école pour aider les siens et "parce qu’il fallait manger, quoi", disait-il. Il entre comme apprenti dans un laboratoire de chimie du bâtiment, où il se souvenait avoir appris à "mesurer la résistance du béton", rappelait-il volontiers amusé. La sienne de résistance est déjà colossale, puisqu’en parallèle il rogne sur ses nuits et son sommeil pour entrer dans une troupe de théâtre, tout en apprenant la guitare afin de rejoindre des copains dans un jazzband New Orleans. Il se met à écrire des chansons. Ses premières auditions? Foireuses. A L’Echelle de Jacob, au College Inn, Au Port-Salut… A La Rose Rouge, rue de Rennes, il s’essaye en chantant du Montand, du Mouloudji. Il change de nom, manque de s’appeler "Franck Noël" puis opte pour Jean Ferrat, clin d’oeil à la ville de Saint-Jean-Cap- Ferrat, où il n’a pourtant jamais mis les pieds.

C’est à cette époque qu’il découvre la poésie de Louis Aragon. En 1956, il met en musique Les Yeux d’Elsa, mais c’est André Claveau, chanteur de charme de l’époque et énorme vedette, qui en fait un petit succès. Jean Ferrat acquiert un peu de notoriété encore, lorsque Philippe Clay créé Ne te regarde pas tant Paname. Son premier disque en nom propre n’est pas loin. Il portera le logo du label Vogue et proposera une chanson poético-réaliste intitulée L’Homme-Sandwich, qui met en scène le blues d’un travailleur précaire qui au lieu de trimballer ses écriteaux sur le ventre "voudrait bien aller flâner/Avec les gens qui se promènent/Sous le soleil des beaux quartiers." Un four. Mais son style est déjà là, lyrique et solennel et fruit d’une observation précise des petites gens. Entre-temps, il s’est recréé une famille. L’arrangeur Alain Goraguer (proche alors de Vian et Gainsbourg), l’éditeur et imprésario Gérard Meys. Et puis une jeune chanteuse brune, piquante, avec ses faux airs de Gréco: Christine Sèvres. Elle aussi interprète ses chansons. Il l’épouse, ça vaut bien ça. Ils couleront des jours heureux vingt ans durant, avant qu’une méchante maladie ne s’en mêle.

Au nom du père déporté 1960, deuxième 45-tours et premier succès. Ma Môme: "Elle joue pas les starlettes/ Elle porte pas de lunettes/De soleil/Elle pose pas pour les magazines/Elle travaille en usine/A Créteil". Aujourd’hui, on dirait du Renaud avant l’heure, un condensé de poésie canaille immédiatement populaire. Le disque lui vaut le grand prix de l’Académie Charles-Cros, le Goncourt de la chanson en somme, le tout en pleine vague yé-yé. Jean Ferrat ne pensait pas qu’une chanson pouvait "changer le monde" ("il faudrait être prétentieux pour le croire", ajoutait-il), mais il en aimait cependant l’idée. En 1963, quand Johnny Hallyday chante Tes tendres années, Ferrat déboule avec Nuit et Brouillard: il a vu le documentaire d’Alain Resnais sur les camps de la mort et compose immédiatement cette chanson. Terrible, poignante et à contrecourant de ce que réclament les radios alors. Ferrat choque. On lui reproche de mettre en musique des faits que beaucoup préfèrent oublier. Pas lui, qui estime que la jeunesse doit être informée; pas lui, dont le père est mort à Auschwitz: "On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours/Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour/Mais je twisterais les mots s’il fallait les twister/Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez."

Ça ne passe pas à la radio, mais le disque fait un carton: près de 300.000 singles vendus.

La censure sera une plaie récurrente dans sa carrière. En 1965, Potemkine en fait les frais. Ferrat, qui n’a jamais chanté dans les pays de l’Est ni en ex-URSS, a écrit cette chanson à la gloire des marins du cuirassé, dont la mutinerie fut le prélude de la Révolution russe de 1905. Elle est interdite lors d’une émission en direct. "Chantez autre chose",  le somme-t-on à l’ORTF. Mais il reste en coulisses, refusant de paraître sans sa chanson…

L’année d’après, il est interdit de plateau en raison de sa candidature sur la liste PCF aux élections municipales d’Antraigues-sur-Volane, village d’Ardèche dont il est tombé amoureux.

En 1968 c’est Ma France qui donnera des boutons au pouvoir. Ferrat s’y attaque aux gouvernants ("Cet air de liberté dont vous usurpez aujourd’hui le prestige") et la chanson est interdite. Il patientera deux ans avant d’être à nouvel invité sur un plateau.

En 1971, c’est Yves Mourousi qui rompt la censure en en diffusant un extrait… En 1973, après avoir réuni 100.000 spectateurs au Palais des Sports, il fait ses adieux à la scène. "Ça réclame une énergie terrible et puis je ne suis pas assez exhibitionniste."

 

Débutent des années paisibles ou en ne quittant plus son Ardèche de coeur, il se contentera d’apparitions sporadiques, ultramédiatiques, chez son ami Michel Drucker, ce, en dépit de sa haine de la télévision commerciale, "boîte à vendre obscène." L’animateur, avait eu l’occasion de lui parler il y a huit jours. "La voix s’était fait encore un peu plus faible, il n’avait plus chez Jean l’envie de se battre. Lorsque Colette, sa compagne m’a appelé cet aprèsmidi, j’ai compris."  

Jean Ferrat laisse l'image d'un poète engagé contre l'asservissement et la censure. 

Carlos Gomez - Le Journal du Dimanche

Dimanche 14 Mars 2010


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Published by Renepoete - dans LES POETES
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